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| NOMADES
D’IRAN, NOMADES MÉCONNUS |
Les
ambitions modernistes du chah hier, les visées
révolutionnaires de la République islamique
aujourd’hui, ont fait oublier que l’Iran
est aussi un grand pays rural. C’est notamment
l’État du monde où les nomades sont
les plus nombreux - plusieurs millions - et où
leur rôle économique - ils assurent le
tiers de la production nationale de petit bétail
- et leur poids politique - du fait de leur organisation
en tribus - sont les plus importants.
Pourtant, force est de constater que ces nomades restent
en grande partie méconnus en Occident : qui dit
« nomades » pense généralement
Touaregs du Sahara ou Bédouins d’Arabie,
c’est-à-dire chameliers du désert.
Or, il n’y a pas, en Iran, de nomadisme de désert.
En raison de ses origines centre-asiatiques au XIIIe
siècle, le nomadisme iranien est en effet un
nomadisme montagnard. Mais il s'agit bien, ici, de nomadisme
car tout le groupe se déplace, à la différence
de ce qui se passe dans la transhumance, où les
troupeaux, appartenant généralement à
des sédentaires, sont accompagnés des
seuls bergers. |
Cette
localisation dans les montagnes entraîne, de proche
en proche, toute une série de conséquences.
Les principaux déplacements s’effectuent
au printemps et en automne, selon des itinéraires
invariables, entre un estivage situé en altitude
et un hivernage sur les piémonts. Ici et là,
les nomades installent leurs campements aux mêmes
endroits, fixés par l’usage. Malgré
les difficultés du terrain, ces déplacements
permettent aux nomades d’échapper au froid
qui sévit l’hiver en altitude et à
la chaleur et à la sécheresse qui sont
la règle en plaine pendant l’été.
C’est pourquoi chaque nomadisation est généralement
attendue avec impatience et s'effectue dans la gaieté
: elle représente une transition vers des jours
meilleurs et un nouvel environnement, plus favorable,
une rupture momentanée avec la routine ; elle
est l’occasion de rencontres et de visites inhabituelles,
s’accompagne de festivités (mariages) et
correspond à un regain de sociabilité.
L’habitat montagnard et sa relative richesse permettent
des densités de population que n’autorisent
pas les déserts. Alors que les plus grandes tribus
bédouines arabes comptent rarement plus d’une
dizaine de milliers de personnes, les grandes confédérations
iraniennes comme les Bakhtyâri ou les Qashqâ’i
dépassent le demi million de membres. Les tribus
iraniennes présentent en outre une chefferie
- les khân - plus centralisée et hiérarchisée.
À l’époque moderne, les chahs se
sont souvent déchargés de l’administration
des provinces sur les khân des tribus, renforçant
ainsi leur pouvoir ; en retour, il est arrivé
à maintes reprises que des khân s’opposent
aux chahs voire même s’emparent du trône
(telle est notamment l’origine des dynasties safâvide,
Zand et Qâjâr). |
Aujourd’hui,
et même si les structures tribales sont encore
vivaces, les seules unités qui fonctionnent au
quotidien sont celles, comme les campements ou les clans,
où les liens de parenté fondent une solidarité
territoriale et une coopération effective dans
les activités vivrières : garde, tonte,
traite du petit bétail, utilisation des animaux
de travail (équidés chez les Bakhtyâri,
camélidés chez les Qasqâ’i)
semailles et moisson de blé et d’orge,
tissage de tapis et des tentes en poil de chèvre
noir, corvées d’eau et de bois, fabrication
du pain et des laitages (yaourt et beurre fondu) qui
constituent la base de l’alimentation, etc. |
Activité
principale des nomades, l’élevage repose
avant tout sur une connaissance fine et approfondie
du milieu naturel et du comportement des animaux, connaissance
dont les dépositaires et les agents sont des
personnels spécialisés : palefreniers,
bouviers, chevriers, bergers. Ces derniers surtout sont
investis d’une lourde responsabilité, en
raison du nombre et de la valeur des moutons, et aussi
parce que ces animaux passent plusieurs mois par an
sur des pâturages éloignés des campements
sous leur garde et celle de leurs chiens - de solides
et agressifs chiens de défense. |
Le
savoir du berger se transmet oralement et par la pratique.
C'est un apprentissage qui doit commencer très
tôt, dès huit ou neuf ans. Les bons bergers
sont d'autant plus recherchés qu'ils deviennent
rares, en partie du fait des progrès de la scolarisation,
qui contribuent à détourner les enfants
des activités traditionnelles, en partie aussi
à cause des conditions de vie extrêmement
isolées et inconfortables que ce travail impose
et qu’un salaire relativement élevé
pour la société Bakhtyâri (généralement
10 % du croît annuel du troupeau en agneaux mâles
plus divers avantages en nature) ne suffit pas à
compenser. |
Les
nomades d’Iran ont été durement
affectés par les campagnes de sédentarisation
plus ou moins brutales menées à leur encontre
par les deux derniers chahs, Rezâ (1925-1941)
et son fils Mohammad Rezâ (1941-1979). |
Les
premières années de la République
islamique furent marquées, en revanche, par deux
phénomènes contradictoires : en même
temps que les nomades retrouvaient leur liberté
de mouvement et un élevage florissant (du fait
d’une forte demande en viande consécutive
à l’arrêt des importations), on enregistra
un mouvement de sédentarisation spontanée
d’une ampleur sans précédent, sans
doute dû à une large diffusion, par les
médias modernes, de l’idéal de vie
citadin : pour la première fois, la vie sédentaire
est apparue aux membres des tribus comme plus attrayante
que la vie nomade. |
Mais
à partir de l’été 1988, l’épuisement
des pâturages consécutif à l’essor
de la production pastorale a entraîné un
retour aux anciens « remèdes » -
terres non cultivées placées sous administration
de l’État, limitation de l’élevage,
incitation à l’agriculture sédentaire,
etc. - ainsi qu’aux erreurs du passé -
l’épuisement des pâturages est moins
l’effet du nomadisme que celui des politiques
anti-nomades, et que les bonnes solutions passent, non
par l’interdiction du nomadisme, mais par celle
de l’agriculture qui réduit la surface
de pacage tout en restant très peu productive. |
En
matière de nomadisme comme de transhumance, il
faut se garder de deux attitudes également erronées
: une attitude romantique, qui idéalise les élevages
extensifs, alors que ceux-ci supposent des modes de
vie très durs, que tout le monde n’est
pas à même de supporter, et une attitude
faussement rationaliste, qui voit en eux des survivances
d’époques révolues, alors que, bien
contrôlés, ils peuvent au contraire rendre
d’énormes services, au moment où
l’on commence à mesurer l’étendue
des méfaits de la recherche de la productivité
à tout prix. En l’absence, pour l’instant,
de véritable solution de remplacement, le nomadisme
demeure, dans de nombreuses régions d’Iran,
la seule formule technique permettant de maintenir l’élevage
à un niveau de productivité en harmonie
à la fois avec les moyens disponibles et avec
les besoins. |
Le
genre de vie des nomades d’Iran et les somptueux
paysages qui en constituent le décor n’ont
pas manqué d’attirer les cinéastes,
iraniens et étrangers. Depuis Grass, tourné
chez les Bakhtyâri en 1924 par Merian Cooper -
véritable conte épique qui annonce King
Kong -, jusqu’aux documentaires modernes, peut-être
moins inspirés, mais plus soucieux d’exactitude,
toutes ces œuvres offrent autant de témoignages
qui, par leur diversité, montrent une fois encore
qu’aucune société n’est immobile
et que, comme disait Arthur Schopenhauer, « le
seul élément permanent, c’est le
changement ». |
Jean-Pierre
DIGARD
Directeur de recherche au CNRS - (UMR 7528/Monde
iranien, Ivry) |
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©
Comité du film Ethnographique 2001-2004 |
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