Marc H. Piault

Un cinéma en travail ?1 Quelques réflexions sur l’entreprise imagétique à partir du film de Jean Rouch et Edgar Morin : Chronique d’un Été 2

Photo du film Chronique d'un été.
Contexte et  hors champ : les changements d’un monde
Un critique de cinéma français qui fut certainement l’un des meilleurs au cours des années cinquante/soixante pouvait écrire que l’un des principaux thèmes du film  Chronique d’un Été était « le dégoût d’un univers professionnel devenu inhumain et la nostalgie d’un travail ‘auquel on pourrait s’intéresser’… »3 Sans doute est-ce l’un des seuls à avoir perçu dans ce film ce qui, à le revoir bien plus tard, en fait une œuvre singulièrement prémonitoire sur ce plan parmi d’autres d’ailleurs. Ce film en effet est l’une des premières expressions d’un malaise qui commence à saisir la jeunesse française mais aussi la classe ouvrière à une époque où la réflexion politique prédominante est encore sous le coup de la guerre froide sur le plan international et des guerres coloniales sur le plan strictement français. Les véritables bouleversements économiques et sociaux en cours, c’est-à-dire l’avenir, restent comme ignorés par une pensée politique ou universitaire marquée par les idéologies et les orientations théoriques issues de la seconde guerre mondiale. Lutte des classes, engagement et probabilité historique d’un triomphe d’une raison en gros marxisto-structuralo-fonctionnaliste gèrent pour l’essentiel la manière de penser le monde. Cependant la France est entrain de subir une transformation radicale, l’essentiel de son paysannat a quitté la terre pour s’enrôler dans les usines très récemment reconstruites et habiter les villes qui se relèvent lentement des ruines de la « libération », l’automobile et les transports routiers dessinent une nouvelle géographie de la circulation et des échanges, l’agriculture s’industrialise en même temps que se développent les macro-entreprises de distribution commerciale, le monde extérieur à nouveau s’ouvre peu à peu et les distances séparant les pays et les continents se rétrécissent à mesure de l’accélération des communications.

Les modes d’existence et de comportement du monde se diffusent et s’identifient à travers une jeunesse qui tourne le dos à la guerre et à ses rigueurs qu’elle a peu ou pas éprouvées. Elle découvre le désir, le plaisir, le voyage et les premières tentations du consumérisme mais aussi les premiers doutes relatifs à l’avancée sinon au « progrès » unidirectionnelle d’une Civilisation et à l’unicité rationnelle du savoir. Le syntagme familial traditionnel devient fragile et, après le « boom des naissances » de l’immédiate après-guerre, le taux de natalité chute considérablement. Les croyances dominantes et en particulier le catholicisme sont en crise, la certitude française d’offrir au monde un modèle enviable et envié de société, de démocratie, de culture commence à faiblir d’autant plus que s’effrite l’ancien empire colonial.
Le modèle au quotidien devient américain et au-delà des partis pris politiques séparant encore clairement le monde entre gauche et droite, bons et mauvais (suivant les points de vue !), les Etats-Unis offrent les parcours stupéfiants d’une nouvelle culture laboratoire et libératoire par rapport aux carcans des sociétés petite-bourgeoises européennes encore marquées par les systèmes de mesure d’avant la guerre et traumatisées par la violence d’une guerre dont elles n’avaient pas su, pas pu ou pas voulu reconnaître l’inhumaine radicalité. Le cinéma, la peinture, la musique - le jazz et le rock en particulier -, la littérature, l’architecture, tout semble venir d’Amérique. Il s’agit bien de l’Amérique dans son ensemble d’ailleurs puisque, par exemple, les éditeurs français publient largement Néruda, Coccioli, Borges, Gilberto Freyre, Mario de Andrade, Jorge Amado, que les murs des galeries exposent Orozco et Ribeira peu de temps avant la venue d’un « nouveau cinéma », argentin, brésilien, chilien, mexicain … Ainsi se complètent, dans une opposition qu’on espérait alors dialectique, les images américaines du modernisme et de la révolution technologique en cours avec ce qui, vu de loin, paraît le mouvement avant-coureur de nouveaux bouleversements politiques, sociaux et culturels manifestés par la récente diffusion du maoïsme et l’impact fulgurant du castrisme mais aussi et déjà par les premières sonorités discordantes des langages et des comportements apparemment erratiques de la beat generation. Il y avait alors, sans que l’on s’en douta et peut-être aveuglé par la division violente et imposée du monde en deux blocs antagonistes, le désir mal exprimé d’une mondialisation qui aurait été celle des êtres humains et du partage de leurs façons d’être, de leurs cultures, de leurs valeurs, avant de devenir ce qui est aujourd’hui proposé sinon imposé, l’amalgame misérable des manières de produire, d’acheter, de vendre et de consommer sous le contrôle des banques et des consortiums internationaux.

On peut interprêter dans ce contexte la naissance du cinéma directe dans les années soixante, comme un moment privilégié d’une prise de conscience : il y aurait désormais la possibilité de rencontrer l’autre sans pour autant l’assimiler ou le dominer, accordant à notre curiosité le statut d’un désir de correspondance et non plus de dévoration. Sans doute s’agissait-il encore d’une attitude naïve qui assumait l’évidence d’un désir également partagé au-delà ou plutôt malgré les distances économiques, politiques et sociales, sans non plus tenir compte de la vivacité des préjugés identitaires et d’appartenance. Néanmoins, comme le disait Rouch à propos de Jean Vigo, il s’agissait bien « d’utiliser la caméra libre pour montrer simplement les gestes de ses contemporains, et… leurs culture… »4 En cela et quelque soit l’achèvement des réalisations on trouve l’émergence d’une attitude qui n’est plus celle de la « découverte » d’une altérité exotique et plus ou moins archaïque mais celle d’un entendement de l’autre que les termes utilisés (« simplement » et « contemporains ») désignent tout aussi bien comme étant la reconnaissance d’autrui dans sa différence comme dans sa proximité.
L’entreprise d’un film : le cinéma c’est la vie
Anticipant largement sur des développements technologiques en cours, Jean Rouch déclarait que les rêves de Vertov et de Flaherty se combineraient dans une caméra participante "oeil-oreille" qui passerait tout naturellement entre les mains de ceux qui jusqu'alors s'étaient toujours trouvés devant son objectif. Ainsi, disait-il, l'anthropologue ne monopoliserait plus l'observation et, à son tour, lui et sa culture seraient l'objet du regard de l'autre.5
Ces réciprocités sont peu à peu entrées dans les moeurs et contribuent en particulier à remettre en question toutes les réponses. Il ne fallait d’ailleurs pas nécessairement attendre de grandes innovations technologiques qui sont d’abord le produit d’une imagination  novatrice et ne servent qu’à en faciliter le développement mais n’en créent jamais le mouvement. Une transformation dans la perception de l’autre, un bouleversement des relations établies entre les sociétés et les cultures ne se développent pas grâce à des moyens de communication et d’observation plus sophistiqués, leur occurrence est liée d’abord à un déplacement du regard, à une opération de mise en relation différente de celles qui précédaient, à une interrogation sur l’évidence dominante en cours. La possibilité de déconstruire le monopole scientifique du regard occidental naît à partir des résistances qu’il éprouve à réduire la diversité d’un univers qui ne se laisse pas convaincre par ses raisons et ordonner par ses mesures. L’irréductibilité de l’autre n’est plus une sorte d’ultime résistance passéiste à l’ordre triomphant de la modernité en marche, du progrès ou plus récemment du développement en cours, elle devient une revendication alternative, une pro-position qui, sans nécessairement être plus ou moins « vraie », se révèle tout simplement légitime dans la mesure où elle exprime le point de vue spécifique d’une formation sociale donnée. Cette résistance, comme la lutte anticoloniale, relativise la raison dominante qui se révèle n’être que la raison du dominant et donc susceptible d’être questionnée sinon combattue tout autant que la dominance elle-même. Elle permet, elle exige même une autre manière de penser l’autre que celle qui n’en fait jamais qu’un instrument pour conforter son propre mode de connaissance et identifier le monde à sa manière de penser le monde.

Certainement l’expérience menée en collaboration par Jean Rouch et Edgar Morin au cours de la réalisation de la Chronique d’un Été n’est pas encore l’un de ces renversements des rapports entre les sociétés mais elle soumet la propre société des réalisateurs, celle qui jusqu’alors interroge les autres par rapport à sa propre norme, à une interrogation sur elle-même. Il y a, par la même occcasion, un bouleversement des rôles habituels du cinéma d’enquête puisque les acteurs et les réalisateurs du film se mettent en jeu réciproquement, questionnent leurs intentions de vie mais également de production cinématographique. Dans ce jeu de miroirs où chacun s’interroge en interrogeant l’autre, la certitude « documentaire » elle-même commence à faire question puisque tous les agents du film, en questionnant la réalité différentielle de l’autre, la perçoive dans le cadre particulier d’une représentation au sens plein du terme qui inclut bien évidemment celui de mise en scène de la part des réalisateurs mais également de profilmie de la part des actants du film. Le déroulement du film deviendra la question principale, une situation propre à sa réalisation établissant ainsi une tension narrative qui ne vient pas d’une condition extérieure ou d’une mise en scène thématisée mais surgit des propres relations établies entre les différents protagonistes dans le courant du tournage.

 A  l’époque du tournage du film de terribles événements marquaient la décolonisation du Congo Belge et les troupes de l’ONU y avaient débarqué. A ceci s’ajoutaient les difficiles négociations que  le gouvernement français tentait pour mettre fin à la dernière et la plus longue de nos guerrres coloniale, celle qui s’opposait à l’indépendance de l’Algérie. Rouch pensait que ces deux drames africains, largement relatés dans la presse, frapperaient assez l’imaginaire et, préoccupant les Français, feraient un bon point de départ pour une sorte d’interrogation sur l’état d’une opinion. Il n’en était rien et le climat des vacances prenait le pas sur les tensions extérieures. A moins, hypothèse plausible également, que les réalisateurs du film n’aient pas cherché à pousser les interrogations sur des terrains sensibles qui divisaient largement l’opinion et, pour ce qui est de l’Algérie, pouvaient entraîner à

des censures dommageables. Morin, après avoir souhaité filmer les rapports de la femme avec l’amour, proposa finalement de partir sur des questions apparemment neutres: « Comment vivez-vous ? Etes-vous heureux ? ». Une sorte d’enquête sociologique sur ce thème, menée dans les rues de Paris, sert de départ ou plutôt de prétexte à l’entrée en réalisation du film au cours duquel une série de personnages peu à peu s’expose. La technique du film consiste à faire se croiser, se rencontrer, s’affronter ou s’accorder les différents caractères, d’abord à travers les images des uns vus par les autres à l’occasion d’entrevues où s’établissaient leurs premières conversations, puis au cours de longs dîners d’interrogations réciproques où se mêlent l’évocation des destins ainsi que la finalité et la construction du film. On voit attitudes et comportements se composer à l’image aussi bien de la part des « acteurs » que de la part des « réalisateurs » jouant leur propre rôle. Les méthodes de travail, la place de la caméra, son effet sur la sincérité ou le naturel des protagonistes parfois directement mis en cause, font partie de la trame du film qui se construit de sa propre construction. Il y a un glissement de la réflexion à l’action, de la mise en place d’une situation, d’un climat psychologique à la performance elle-même. Le film se nourrit de sa propre construction, il se compose et s’offre comme véritable travail imagétique.

Ainsi en est-il de la réflexion solitaire de l’un des personnages, Marceline. Dans le Paris vidé de ses habitants par les vacances du mois d’août, la jeune femme avance au milieu d’une Place de la Concorde déserte puis dans un pavillon vide des Halles. La caméra la laisse s’éloigner et elle enregistre un récit avec un magnétophone portable, relié à la caméra, son synchrone. A la fin de la séquence, les réalisateurs constatent qu’elle a fait une évocation dramatique de son retour du camp de concentration où, petite-fille, elle avait été enfermée pendant la guerre. Plus tard Rouch, bouleversé comme la plupart des participants au film, évoquera à ce sujet l’idée d’un « sacrilège spontané », quelque chose comme l’émergence imprévue dans des conditions et à l’intérieur d’un cadre provoquant, d’une mémoire irrépressible, aux effets incontrôlables et peut-être dangereux. On aurait ainsi, par l’effet d’une mise en scène hypersuggestive apparaissant comme le contraire de la spontanéité,6 le surgissement paradoxal de l’inattendu, du direct le plus profond, celui de l’affect, de la sensation, du sentiment, de l’émotion. En contradiction avec ces interprétations, Marceline assure qu’elle a préparé son texte, influencée par le film alors récent d’Alain Resnais, Hiroshima (Mon Amour). Toute la séquence aurait été de sa part un jeu sans implication affective et destiné à réussir une performance cinématographique.7 Il faudrait ajouter au point de vue explicite de Marceline, qu’elle se trouvait, au cours du tournage, en compétition évidente avec une autre jeune femme, manifestement très sensible et qui avait, avant elle, enregistré une séquence particulièrement touchante sur sa vie sentimentale, affective. Il y avait un défi à relever, un enjeu pour emporter a posteriori le rôle principal dans un film en principe sans acteur.8 Ce qui importe dans cette petite histoire du film est l’apparition du jeu actif des protagonistes d’un film, la multiplicité des actions en cours et des motivations à l’oeuvre pour exprimer tel ou tel type de sentiment, pour manifester tel ou tel type d’attitude. C’est bien en ce sens que le film est réalité et travail imagétique : il provoque des situations spécifiques, sa réalisation même engendre des rapports concrets entre les personnes concernées et dont les effets sont nécessairement sensibles dans le traitement narratif et l’orientation diégétique elle-même.

Le travail du temps

Chronique d’un été n’est pas seulement l’avènement du cinéma direct en France et la marque d’une aventure commune poursuivie également aux Etats-Unis, au Canada,9 en Australie et en Afrique. Il s’agit d’un véritable film-action où se nouent des situations réelles, des relations effectives entre des protagonistes réunis de manière plus ou moins artificielles. Déploiement en image d’une pénétrante méditation sur le faire-voir et le faire-resssentir dès lors que se perçoivent les relations nouées dans le cours même de la réalisation filmique. L’histoire du film est ainsi l’ordre sous-jacent aux apparences narratives d’un scénario plus ou moins accompli. L’intelligence de Rouch et Morin est d’avoir permis au spectateur de suivre les méandres d’implication des acteurs et des réalisateurs les uns avec les autres, proposant de cette façon une sorte d’anthropologie dynamique d’un groupe en formation, d’une société émergente où le réalisateur n’est plus démiurge ou savant montreur d’ombres, mais médiateur impliqué par les effets de son entreprise. Cest certainement une des choses qu’à distance, le temps ayant passé, nous pouvons mieux apprécier et admirer : la capacité à laisser se développer les contradictions et les oppositions dans le cours vécu du tournage.
Il y a dans la réalisation de Chronique d’un Été une double leçon de l'anthropologie rouchienne : proximité et continuité donnent non seulement à voir mais conduisent à explorer et à percevoir le sens de la différence, à échanger les points de vue donc à changer et à décentrer l'analyse. L'anthropologie partagée met en perspective l'anthropologue et sa démarche s'inclut dans le questionnement. L'enquêteur et l'enquêté sont englobés  dans une situation qui leur échappe à mesure qu'ils la définissent. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Morin, un peu désemparé à la fois par la réalisation chaotique d’un film qui ne ressemble à aucune des intentions des auteurs et par l’ambiguité des réactions qu’il va susciter, s’étonne sans arriver à se rassurer tout à fait sur la nature de ce qu’il persiste à appeler « cinéma-vérité » : « Ce film est hybride » écrit-il à plusieurs reprises dans un article où il rend compte de son expérience.10 Il sent bien que les catégories alors régnantes ne conviennent plus tout à fait et que, sans doute, le film est l’expression de cette remise en cause émergente. « Film bourgeois ou révolutionnaire ? » Il pose cette question et réalise qu’elle n’est pas pertinente car justement « le sens du film est clair si l’on conçoit qu’il conteste en même temps les valeurs régnantes de la société bourgeoise et les stéréotypes staliniens ou pseudo-progressistes »11

Peut-être est-ce cette perplexité qui empêche Morin, sociologue, d’approfondir les questions qui émergent au cours du film. Il en fait l’inventaire sans doute mais il est débordé par la situation filmique elle-même, le socio-drame en cours, la réalité propre du film en tournage qui lui paraît empêcher l’apuration des questions significatives qu’en bon sociologue il aurait voulu voir approfondir sinon résolues. Il passe en effet des intentions de réalisations et des débats sur le montage, c’est-à-dire sur l’importance à accorder aux êtres et aux événements, à l’orientation significative d’un film qui échappe aux représentations initiales de ses auteurs, ou tout au moins à leurs premières expressions. Certainement cela vient en partie d’une différence fondamentale ou plutôt d’un malentendu initial entre Rouch et Morin. Ce dernier désire montrer et démontrer quelque chose, Rouch sait qu’un film est, pour lui, le fruit d’une expérience de terrain et d’une intuition qui ne pourra se développer que dans l’expérience du tournage : « …le film est pour moi un moyen  d’expression total et je ne vois pas la nécessité… d’écrire avant, pendant ou après le tournage. »12 On voit bien là, dans la différence des points de vue de réalisation plus que dans ce que seraient les idiosyncrasies différentes des deux réalisateurs, non pas ce qui a pu paraître à Morin un inconvénient mais bien au contraire l’élément moteur du film, ce qui lui donne une tension propre à faire apparaître des interrogations fondamentales et des positions sinon des oppositions caractérisées. Rouch questionne, provoque même tandis que Morin interprête et suggère. Morin attend que les personnes s’expliquent, se dévoilent et éventuellement se regardent réciproquement, Rouch attend quelque chose de leurs rencontres.
Balancés entre ces positions les acteurs se défendent ou bien au contraire se mettent en scène, chacun d’entre eux exprimant enfin sa réalité à travers une référence spécifique à la demande des réalisateurs. Sans doute l’une des deux héroïnes concurrentes, Marilou, est-elle sensible, émotive tandis que l’autre, Marceline, est calculatrice, cérébrale mais toutes les deux sont tendues et offrent à la caméra une part de leur émotion profonde, directement exprimée par Marilou, savamment mise en scène par Marceline, au point que le débat restera ouvert pour apprécier l’immédiateté et le degré de profilmie de l’une et de l’autre. Quarante années plus tard nous ne cherchons plus à savoir « où est la vérité » ni même s’il y aurait des moyens privilégiés pour aborder cette vérité. Nous avons accepté la mise en scène comme partie intégrante de notre propre existence. Par contre ce que nous découvrons encore en ce film et qui gênait certainement tout autant Morin que Rouch, c’est l’ambiguïté permanente des gestes et des paroles. L’hétérogénéité dont Morin se plaint n’est pas celle du film, elle est celle même des personnes, intrinsèque à la réalité multiple de chacun d’entre nous que nous commençons seulement à reconnaître.

Le travail et la vie
Cette hétérogénéité même des constituants du film qui trouble tellement Morin en est certainement l’un des aspects essentiels, ce qui peut lui donner sa résonnance historique en même temps que sa présence intemporelle comme questionnement existentiel. Aucun des acteurs du film ne se présente avec une théorie de l’existence qu’il faudrait avaliser ou même tester, avec une instrumentation décisive du savoir, tous bien au contraire paraissent metttre en question la plupart des certitudes qui les ont entourées, qui ont contribué à leur formation, tous échappent ou cherchent à échapper à ce qui aurait été appelé à l’époque, leur condition sinon leur conditionnement. Aussi bien dans leurs relations intimes que dans l’exercice de professions actuelles ou envisageables le doute est à l’ordre du jour. Morin le suggère parfaitement bien - et l’on se demande pourquoi cette suggestion ne le satisfait pas absolument -, la vraie question « est de savoir s’ils (les acteurs du film) posent ou non des problèmes profonds et généraux, qui sont ceux du travail aliéné, de la difficulté de vivre, de la solitude, de la recherche d’une foi… »13

On ne saurait mieux parcourir les questions essentielles qui vont progressivement s’exprimer avec de plus en plus de clarté et de violence dans les décades qui ont suivi la réalisation du film, non seulement en France mais dans une grande partie des pays du monde. Le film en cours de réalisation ne proposait pas aux acteurs comme aux réalisateurs une sorte de bilan, nécessairement passéiste, de leurs existences mais bien au contraire une conjecture d’avenir. C’est à cela qu’ils ont répondu en mettant en question ce qui dans leur temps présent paraissait souvent un empêchement et, plus rarement, une incitation à la vie. Et singulièrement, en ces temps initiaux de la sécurisation économique occidentale, la mise en question principale, celle au moins qui est le plus longuement traitée par les acteurs du film, portait sur le travail dont j’ai relevé la qualification à travers les différentes séquences qui en traitent explicitement  :14

Marceline :.. je travaille… Je fais des enquêtes psycho-sociologiques…
Rouch: ça vous intéresse
Marceline : pas du tout (séquence 1 : 56)

La femme du garagiste : pour arriver dans la vie à quelque chose, pour faire quelque chose soi-même, il faut travailler (séquence 3 : 67)
Le garagiste : ils sont fous les gens… ils travaillent toute la semaine… ils font plus rien le dimanche… (nous) on s’intéresse à des choses inutiles… uniquement pour s’amuser (séquence 3 : 68)
Maddie (artiste): j’ai décidé avec des amis de monter une affaire qui devait nous faire faire fortune rapidement… parce que travailler beaucoup, ce n’est pas très intéressant…(séquence 4 : 70-72)
Séquence 5 : les ouvriers ( :74-76) Jacques : j’ai jamais entendu un mec qui me dise que son boulot l’intéressait…  le travail est tellement parcelé… monotone… emmerdant… toujours le même
Angelo : moi je fais 24h par jour. Parce qu’on fait 9 heures, par jour, c’est vrai, mais le restant des heures on s’en sert pour dormir, or on dort pour aller travailler…
Séquence 7
Landry(étudiant africain) : … il me viendrait jamais à l’idée de travailler dans une usine… dans une usine vous êtes là… enfermés… toute la journée, ce bruit de moteur. ( :79)
Angelo (ouvrier): en France… le type… travaille pour lui…  il se prive de certaines choses… il veut jouer… cette espèce de type… qui a du pognon… c’est un pauvre type… Le mec s’est privé pour avoir un costume… c’est de la rigolade parce que le lundi il va recommencer comme un pauvre type dans une usine crado, craspèque… ( :81)
Séquence 8
Gabillon (employé): Pour moi le travail c’est du temps perdu ( :85)… Le drame de notre époque c’est qu’on choisit de moins en moins son travail… On n’entre pas dans quelque chose, on tombe dans quelque chose… un travail qui n’intéresse pas… dans lequel on ne trouve aucun intérêt… qui n’a aucun sens… il faut le subir… jusqu’à six heures du soir… et puis après on est un tout autre homme, une toute autre personne… il faut diminuer cette participation… au travail et donner toujours d’avantage à côté, ce que j’appelle la vie marginale… (86-87)

Les ouvriers (élément de la discussion qui a été coupé dans le montage final) :
Moineau : … ce garçon… il aime son travail et tu peux l’amener n’importe où et lui donner deux briques par an, il n’ira pas ( :136)
Jacques : la question ce n’est pas une question simplement d’argent, c’est une question de travail… trouver un boulot qui satisfasse, un boulot dans lequel enfin les gens se réalisent… ( :137)
Jacques : le fait de sortir c’est formidable… enfin, il y a le type qui dit moi je suis venu ici pour m’en aller, ben c’est peut-être vrai, c’est foutre le camp de là enfin… quand on part et qu’on laisse des types derrière, c’est vraiment un sentiment de bien-être ( :139)
Jean : c’est montrer l’imbécillité du travail… j’ai l’impression d’être à l’armée… (139)
Jacques : à partir d’un certain âge… toute leur vie est orientée vers ce but… arriver à la retraite… L’issue… c’est de me révolter…quand on arrive à faire une grève… c’est arrivé rarement mais c’est arrivé… les chefs… ils se demandaient ce qui arrivaient, et enfin ils ne savaient plus, c’était nous… ( :142-143)
Jean : la grève pour les jeunes c’est ridicule… je m’en fous complètement ( :143)

Jean : dans le civil on a l’impression d’être libre alors qu’on n’est pas libre du tout ( : 144)

On voit bien à travers ces citations une image débilitante du travail essentiellement conçu comme une contrainte insurmontable et aliénante sauf dans le cas évoqué par un ouvrier (Moineau) d’un jeune homme qui refuserait un travail mieux payé car, comme comme peintre il gagne peu mais au moins il est indépendant. Cela confirme l’appréciation portée non pas sur un travail qui serait consécutif à un choix (une éventualité évoquée comme souhaitable mais peu probable) mais sur la réalité quotidienne d’une survie assurée par l’obligation d’un travail non choisi, en rupture avec ce qui serait une “vraie vie”. On a bien le sentiment qu’il y aurait une opposition sinon une contradiction radicale entre vie et  travail. L’image la plus forte de cette contradiction est donnée par Jacques lorsqu’il évoque un ouvrier qui ne supporte de travailler qu’à cause du moment où il quitte l’atelier en laissant derrière lui ses collègues. Cette description paradoxale d’une vie condamnée au masochisme paraît une réflexion exprimant une haine du soi aliéné extrêmement impressionnante, une coupure profonde et pratiquement irrémédiable de la personne.

Le travail au cinéma

Cette rupture semble à première vue rejoindre jusque dans l’image proposée un point de vue exprimé au cours d’une intervention au journal Le Monde du 5 mars 2003 par le cinédocumentariste français Jean-Louis Comolli cherchant à démontrer que, dans le cinéma, les réalités du travail étaient absentes sinon simplement dénoncées. Il utilisait pour ce faire l’un des documents symboliques de la naissance même du cinéma, le film-référence par excellence, tourné et présenté en 1894, La Sortie des usines Lumière. On pourrait y voir en effet, selon lui, des ouvrières « tourner le dos au travail ». On pourrait donc affirmer que le travail comme questionnement appartiendrait à l’origine même du cinéma à cause, au moins, d’un débat qui ne cessera de s’amplifier et de se complexifier et concernant la relation qui serait conflictuelle entre l’art et l’industrie.
Poursuivant son propos, Comolli évoquait un autre film français, tourné à une époque devenue symbolique, 1968, et qui montre la Reprise du travail aux usines Wonder lorsqu’après une longue et dure grève, les ouvriers décident d’assumer pour leur propre compte la gestion d’une entreprise abandonnée par ses patrons. Dans ce film une ouvrière en particulier manifeste vivement son dégoût pour le travail, signifiant ainsi clairement l’un des aspects fondamentaux de cette crise de 1968 durant laquelle se sont exprimées largement des positions jusqu’alors sporadiques et souvent réprimées autant à droite qu’à gauche : elles mettaient en cause non seulement la valeur intrinsèque du travail mais surtout le travail comme valeur. Ainsi apparaissaient les premiers indices publics d’une crise idéologique radicale qui entrera dans le complexe des raisons qui ont contribué à la chute de la plupart des régimes communistes et à  la formulation de plus en plus exigeante d’une nouvelle pensée dominante, celle de la globalisation.

Il n’est pas difficile de réfuter la proposition de Comolli qui part d’une interprétation très spécieuse du film Lumière. En effet, il opère un extraordinaire raccourci sémantique, sinon même un faux-sens linguistique certainement volontaire, identifiant le filmage par Louis Lumière d’un mouvement des corps (les ouvrières sortent de l’usine et, faisant face à la caméra, tournent donc évidemment le dos à la-façade-des-établissements-Lumière-comme-lieu-de-travail) avec une action qui serait délibérée de la part des ouvrières refusant ( l’expression « tourner le dos » signifie bien en français une position consciente de refus) leur travail comme dans l’exemple cité plus haut pour Chronique d’un Été.

Plusieurs opérations sont à l’œuvre dans cet astucieux mais trop rapide tour de passe-passe. C’est d’abord un détournement de sens qui fait confondre la description d’une action (voir des personnes s’éloigner d’un lieu et donc lui tourner le dos physiquement) avec une interprétation fondée non pas sur cette description physique mais sur son transfert au plan d’une image verbale hautement significative et appelée à devenir le marqueur de la séquence en question. Cela reviendrait à dire que chaque fois que je ferme les yeux, j’exprime un refus ou un désir de fuite de la réalité dans son ensemble ! C’est également une négation même de l’image animée dont, depuis Vertov et Koulechov, on sait qu’elle ne prend sens que dans une relation établie avec d’autres images par le réalisateur et dans son interprétation par le spectateur. Enfin il y a un audacieux coup de force qui vise, à partir d’une interprétation faussée, avec des exemples dont la représentativité est pour le moins relative, à établir une relation définitive et générale entre ce qui serait l’essence du cinéma et un concept social central comme le travail. Il serait en effet trop facile de montrer la présence du travail dans les films, tant de fiction que documentaires et aussi bien pour en montrer la grandeur que pour en dénoncer les aliénations et les horreurs et il serait bien long de faire un inventaire des réalisations montrant non seulement les conditions concrètes de la production mais l’univers social, ce « monde du travail » dont la présence marque, par exemple, une bonne partie de ce que l’on a appelé le « réalisme poétique » français des années trente, identifie le « cinéma social » britannique à la même époque15 ou bien entendu la production soviétique et les grands films sociaux nord-américains des années quarante/cinquante. Dziga Vertov avec L’homme à la Caméra et surtout Symphonie du Dombass, Walter Ruttmann dans Berlin, symphonie d’une grande ville, Charles Chaplin avec Les Temps Modernes, Fritz Lang et Métropolis, Jean Vigo réalisant L’Atalante ou bien encore, John Grierson souhaitant « porter la classe ouvrière à l’écran », quelques noms parmi les anciens auxquels je voudrais joindre quelques un des films et de leurs réalisateurs brésiliens parmi ceux qui traitent explicitement et de façon centrale du travail ouvrier : Viramundo de Geraldo Sarno, Lavrador de Paulo Rufino, Joao Batista de Andrade et Greve, Braços cruzados, maquinas paradas de Roberto Gervitz et Sergio Toledo Segall, Renato Tapajos de Acidente de trabalho ou Luta do Povo, Os queixadas de Rogério Correia, Porto de Santos de Aloysio Raulino, Chapeleiros d’Adrian Cooper, Leon Hirtzman et ABC da greve

Il est parfaitement évident que, pas plus que de traiter du cinéma en général, il n’est intéressant de faire la liste des films qui traiteraient du travail ouvrier en général dans la perspective illusoire de donner un sens à ce qui serait la relation cinéma-travail. Il est probable également que l’on ne puisse identifier véritablement une relation spécifique de cet ordre. Mais certainement la façon de traiter certains aspects des relations des personnes avec les modalités de leur subsistance renvoit d’une part aux différentes acceptions possibles de cette relation mais également sinon surtout à cette question que pose le travail dans nos sociétés dominées par le capitalisme : c’est en effet une question politique relative aux critères de son identification et à sa maîtrise. Dans la mesure où le travail, comme activité singulière, distinctive, induit nécessairement une réflexion sur les formes d’articulation sociale qui le permettent et qui en sont le produit aussi bien que sur les ordres décisionnels qui le gèrent, il y a un engagement euristique à s’interroger sur ses modes de représentation et en particulier dans le cinéma. En effet il s’agit d’une part d’un lieu stratégique pour une explicitation des théories sociales à l’œuvre ici ou là dans les pratiques de travail elles-mêmes, vécues par les différents partenaires en cause. Il s’agit également d’une interrogation possible sur la position et le rôle éventuel du cinéma, c’est-à-dire en l’occurrence des cinéastes autant que de la chaîne de personnes impliquées dans la production, par rapport aux partenaires de la situation de travail : témoins sans doute mais de quel procès et pour quelle finalité, acteurs éventuellement mais de quelle manière et dans quelles relations avec les autres agents de la situation ?

Comme, parmi d’autres, le note Jean-Claude Bernardet à propos de Viramundo : « O filme nao nos encaminha para discutir a reforma agraria, mas para discutir um filme que trata da reforma agraria. O discurso cinematografico coloca-se em primeiro plano e cria obstaculos a sua apreensao… ele nos lembra constantemente que nao e o real, nao se identifica com ele, que esse discurso nao emana do real, mas e composto com elementos relacionados com esse real e selecionados heterogeneamente pelo cineasta. »16 Il est certes bien clair et depuis longtemps que l’image d’une chaise n’est pas une chaise et que le traitement imagétique est en lui-même un lieu de préoccupation et d’interrogation, néanmoins, s’il paraît effectivement légitime de penser que Viramundo n’est pas l’expression absolue et objective – si tant est qu’elle puisse exister – de la réforme agraire, et quelques soient les différents problèmes d’importance que la réalisation en tant que telle du film posent, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une réforme agraire qui, en soi, peut bien être l’objet d’une discussion au moins occasionnée par le film même s’il elle n’en est qu’un prétexte ! Je ne suis pas certain que, quelque soit le public, le discours cinématographique prenne toujours la première place. C’est bien en effet l’une des caractéristiques principales de tout discours que d’être à la fois lui-même et ce dont il parle mais il est également dans sa nature d’être reçu et donc caractérisé diffféremment selon les circonstances de son émission et l’état de ses récepteurs. Je peux à tout le moins témoigner que, lors de sa première présentation en France, Viramundo a, notamment, bien évoqué pour nous certaines des questions essentielles qui, sur le plan agraire, préoccupaient alors, malgré les énormes différences, les paysans français et préoccupent encore le Brésil… me semble-t-il !

Il faut cependant aller plus avant dans l’intention de Comolli évoquée tout à l’heure. Il ne cherchait certainement pas à enfermer le cinéma dans une définition étroite de ses relations avec le travail : il visait probablement, et c’est en cela qu’il me paraît utile d’insister sur ce propos, à mettre en question une certaine conception française du « cinéma d’auteur » exprimée à partir de la Nouvelle Vague et dans le courant de la revue les Cahiers du Cinéma. Cette conception fait du cinéma essentiellement un « art » et l’oppose ainsi à une reconnaissance du travail comme valeur positive. Le triomphe en France de ce cinéma d’auteur correspond, ainsi que le souligne justement le sociologue Yann Darré, à une transformation de la société et à un changement dans la nature des publics et de leurs choix. A la fin des années cinquante, il y a une baisse significative, de plus de la moitié, de la fréquentation des salles de cinéma et selon Darré : « cette baisse de la fréquentation est sélective : c’est d’abord le public populaire qui déserte les salles au profit de la télévision, tandis que le cinéma, légitimé comme art et pas seulement par les Cahiers du Cinéma, devient la pratique cuturelle par excellence de la bourgeoisie en ascension, parce qu’à la fois légitime et d’un accès relativement facile… Cette mutation du public permet l’existence du cinéma que prônent les ‘ jeunes turcs’, un cinéma où l’on ‘parle de ce que l’on connaît’, de son milieu, donc, à un public qui peut s’y reconnaître. »17 S’il en est ainsi on comprend bien que le travail, celui qui est conçu comme activité aliénante de la personne soumise à la contrainte dominante du capital, celui auquel serait soumise la classe ouvrière, ne soit plus un sujet privilégié de la narration et que les ouvriers eux-mêmes ne soient plus que rarement représentés. Une exception cependant, et notable, celle du cinéma anglais dont la production, tout en diminuant considérablement, va cependant donner une importance certaine à la description de la classe ouvrière et de la petite bourgeoise comme, en particulier dans les films de Ken Loach. On pourrait y voir une persistance de la tradition « sociale » du cinéma britannique inaugurée dans les années trente par John Grierson et son équipe fameuse au sein de laquelle se trouvaient notamment, on s’en souviendra, Cavalcanti et Flaherty. Il est vrai que ces films montrent plutôt les conséquences dramatiques de la désindustrialisation britannique au cours de la seconde moitié du XX°siècle et qu’il s’agirait en quelque sorte d’une démonstration a contrario de la valeur du travail par la mise en évidence des méfaits de son absence.

Un cinéma au travail

On voit bien, à travers les exemples précédents, qu’il n’est pas possible de donner de ce que serait le cinéma une identification générique, comme s’il y avait quelque chose dans la nature de cette forme d’expression qui échappe à la fois à ses lieux d’exercice, aux conditions de sa pratique et aux identités spécifiques de ses utilisateurs. Il est évident, on a presque honte de le rappeler, qu’on ne peut, au-delà de grandes et vagues généralités, parler du cinéma comme totalité ayant des modalités formelles et signifiantes intangibles18. Il s’agit d’un mode d’expression, d’exploration, de découverte comme l’écriture, la parole ou le gestuel, dont les limites, les intentionnalités, les champs d’application et d’implications sont éminemment variables et renvoient constamment aux circontances et aux situations de son usage. C’est ce que malheureusement semblent souvent oublier au cours de leurs tentatives de démonstrations, nombre de théoriciens du cinéma et de philosophes désireux de dépoussiérer un peu leur discipline en parcourant les champs d’exercice d’une instrumentation « moderne » de la communication et du développement des savoirs.
On peut donc bien poser la question des différentes manières de traiter du travail au cinéma et tenter de les identifier dans un contexte particulier, il ne me paraît par contre pas très pertinent de s’interroger sur ce qui serait la relation du cinéma en général avec le travail en général. Situer la démonstration, dans le temps et l’espace, n’en diminue pas la force ni la portée, bien au contraire puisque cela permet de mieux identifier les pratiques et d’en délimiter plus précisément la portée et les significations. Ainsi le développement français à partir des années soixante de la revendication pour un cinéma d’auteur va de pair, après la baisse de fréquentation précédemment indiquée, avec un maintien très spécifique sinon même une reprise relative de cette fréquentation par rapport aux autres pays développés où le nombre de salles de cinéma va, à l’inverse, décroître considérablement. Ce courant du cinéma d’auteur, lié au maintien d’un important réseau de salles de projection publique, devrait être mis en relation, non seulement avec les prémices de la disparition de la classe ouvrière comme sujet principal de l’histoire mais également avec l’élargissement et la modélisation des comportements d’une classe intermédiaire, très largement urbanisée et l’amplification du secteur tertiaire. Celle-ci sera le terrain de diffusion d’une culture moyenne internationale, ferment d’une mondialisation en cours mais encore masquée à cette époque. Il serait intéressant de comparer cette situation avec la situation britannique où, contrairement, les salles de cinéma ont quasiment disparu au profit de la télévision, tandis qu’au niveau d’une production cinématographique très réduite se maintenait, comme je le mentionnais plus haut, un intérêt puissant pour les données sociales de la transformation de la société britannique. On voit donc bien qu’il ne s’agit pas du cinéma en tant que tel mais de l’usage spécifique d’un mode d’expression particulier auquel nous devons porter attention. Il n’est d’ailleurs pas exclu que ce mode d’expression n’ait des limites historiques et/ou sociologiques et que ses conditions d’exercice ne soient elles-mêmes que relatives. Après tout rien ne prouve également jusqu’à présent, bien au contraire, que des concepts ou des catégories comme l’art, la littérature, le cinéma soient universels et intemporels malgré l’espèce de naturalisation dont ils sont l’objet de la part des penseurs occidentaux…

C’est cela qui nous intéresse et dont nous devons nous préoccuper et c’est bien en cela que je m’attache aux propos de Comolli énonçant sous forme de généralité une position particulière de la réflexion sur le cinéma en France, ce qui, soit dit en passant, est significatif également d’une certaine propension française à s’identifier au général sinon à l’universel. Il convient de partir de l’image ou plutôt des séries d’images en relation, c’est-à-dire d’un montage particulier, d’une mise en ordre spécifique d’objets constituants un ensemble significatif, une réalité en soi dont l’appréciation est soumise aux conditions mêmes de sa perception, dans l’instant mais aussi dans le temps et l’espace. Ma compréhension aujourd'hui d’une proposition imagétique faite il y a quarante ans, n’est pas une tentative de mise en perspective historique – elle peut l’être aussi bien entendu – mais je suis ici surtout concerné par une tentative pour m’approprier éventuellement d’un signifiant complexe, polysémique dont l’éclairage aujourd’hui ne mettra pas nécessairement en valeur les mêmes dimensions que celles visibles et signifiées au moment de sa production.

En ce sens je me servirais volontiers de la formule de Rancière qualifiant les conséquences de ce que seraient les images pour Deleuze: « Les images donc sont proprement les choses du monde. Une conséquence doit s’en tirer logiquement : le cinéma n’est pas le nom d’un art, c’est le nom du monde. »19 Il s’agit cependant de la transformer sensiblement pour dire qu’un film (et non le cinéma comme tel non plus que toute autre forme d’expression) est une proposition pour nommer un certain monde, ce qui modifie largement le propos en refusant toute intention « philosophique » réduisant le monde à ce que le philosophe en pense. C’est cela qu’avaient ressenti les cinéastes de la Nouvelle Vague pour lesquels le cinéma n’était pas une représentation de la réalité mais était une réalité, c’était la revendication de Truffaut proclamant « le cinéma c’est la vie ». Il s’agit bien de comprendre le film comme une pensée en action, possibilité étonnante bien que souvent oubliée de surmonter la distinction traditionnelle pour notre culture occidentale, dualiste à l’extrême, entre la réflexion et sa mise en œuvre. C’est ainsi que le film se devrait d’être l’expression visible et pratique d’une réunification de ces domaines d’abord séparés puis de plus en plus opposés, le travail et la vie.

Il s’agit bien de reconnaître en chaque film une proposition particulière ou plutôt un ensemble de propositions qui peuvent s’ordonner différemment suivant l’endroit et le moment où on les reçoit. Paradigme interprétatif, il introduit dans l’ordonnancement momentané des choses du monde un élément de réalité supplémentaire qui en modifie plus ou moins mais nécessairement la constitution. Il s’agit de considérer toute production imagétique – mais aussi toute forme de création – comme un au-delà de la description et de l’analyse, comme une suggestion pour la transformation de l’espace vécu à l’intérieur duquel elle se déroule, en définitive comme une intervention, un travail sur et dans le monde, c’est-à-dire une création constamment en cours, en définitive la réconciliation entre la vie et le travail dont les ouvriers de Chronique d’un Eté constataient amèrement l’impossibilité pour eux. En ce sens un film ne cesse de vivre et de se transformer ou tout au moins de suggérer différents regards et donc différentes compréhensions de ce qu’il propose. Il ne se propose pas à l’exploitation comme un gisement amorphe mais stable dont la richesse se dévoilerait au fur et à mesure des besoins et du temps, ou bien comme une collection d’objets dont la mise en ordre pourrait varier. Bien au contraire il s’agit d’un corps constitué et complexe de propositions qui s’éclairent différemment les unes par rapport aux autres suivant les lieux, les ordres, les instruments et les distances de rencontre et de lecture.

Le cinéma comme entreprise

Le cinéma, comme mode général d’expression cette fois-ci, est capable de construire une situation dont l’autonomie se manifeste à partir d’une opération concrète de mutation de la matière en représentation. Sa capacité imagétique le rend à même de se constituer comme lieu de rencontre d’expériences multiples. Il est en effet un discours au même sens que celui de la parole ou de l’écriture mais il est également une mise en scène des choses du monde. Il opère sur la réalité des choses et des personnes et il est l’objet d’une production véritable qui le situe dans l’univers industriel et économique. Il possède aussi une capacité d’expérimentation sur un ordre extérieur dont il parle mais dont il est également le produit comme objet et comme re-présentation, sans pour autant se contenter de l’imiter ni tenter de l’absorber. Il propose et dispose des situations qui font effet sur la réflexion, les sentiments, provoquent des émotions, interrogent. Il implique des personnes et des personnages inventés ou réels qui ne sont pas sans relation avec les spectateurs et leurs propres relations quotidiennes, leurs préoccupations sociales, politiques, ethiques. Il construit et déconstruit une matérialité apparente dont il dit une certaine histoire, dont il propose en même temps la conservation, l’interprétation et la transformation.

Dire une ville, un appartement, un campement de pêcheurs, en montrer les orientations, les ombres et les lumières, franchir les murs, ouvrir les portes, passer les limites, interroger ses habitants, les confronter entre eux, les provoquer ou les masquer, choisir des lieux plutôt que d’autres, nouer des intrigues ou même produire le mensonge d’une histoire comme aurait dit Jean Epstein20, signifier, faire percevoir, sentir, ressentir le tremblement des ombres, le rythme des respirations, les souffles des confidences ou les fracas des passions, interroger la durée, l’obscurité des actes et des sentiments, susciter directement l’attente, l’inquiétude ou l’espérance, le désir et la répulsion, faire entendre, attendre, espérer, interroger… Le cinéma n’est pas séparé comme le pensait Deleuze entre l’image-mouvement et l’image-temps, il est de façon indiscernable et simultanément les deux, même lorsque de façon plus ou moins délibérée le réalisateur ou le spectateur tentent de privilégier un aspect plutôt qu’un autre. La différence justement du cinéma d’avec d’autres langages serait de pouvoir proposer une réalité irrémédiablement syncrétique et plurielle, indéfinie, là où les autres langages tentent constamment une reconstruction ordonnée par un irrépressible désir d’homogénéité sélective réduisant la profusion et l’absence de signification du chaos universel à des logiques finalisées ou plutôt finalistes. Il est un travail en cours constamment ou plutôt il serait le cours d’un travail, celui d’un doute à la fois sur ses propres origines, ce dont il parle, ce qu’il dé-montre et ce vers quoi il tente de se diriger, nous, les spectateurs d’aujourd'hui ou de demain, interrogés par ces virtualités imagétiques inquiétantes dont la capacité extraordinaire est de se répéter sans cesse sans jamais signifier la même chose, sans jamais offrir ni parcourir les mêmes espaces.

Le cinéma permet en effet de s’approcher de ce fourre-tout de l’existence sans avoir l’obligation d’y trouver un sens mais en donnant au spectateur l’occasion extrême de s’interroger sur les manières de s’en accomoder et d’en explorer les non-sens. Il peut inventer s’il le faut un sens transitoire mais qui n’aura jamais d’autre sens que celui de rassurer un instant sans convaincre jamais de sa nécessité et d’une pertinence qui en ferait une réalité « objective ». Peut-être pourrait-on se hasarder à dire que le cinéma en tant que tel serait la poursuite sans cesse recommencée, constamment inachevée d’une essence d’un monde à jamais inatteignable et constamment renvoyée à la pluralité innombrable de ses existences possibles. N’était-ce pas une leçon d’Eisenstein qui incluait la participation du spectateur dans l’élaboration significative d’un film, exprimant pas là déjà ce que je propose comme le nécessaire inachèvement de toute entreprise filmique concevable et, en conséquence autant que comme prémisse, l’inachèvement de toute réalité possible. Ce serait sans doute le chemin provisoirement spécifique d’un langage imagétique offrant simplement de nouveaux parcours et non pas de nouveaux objets à l’inquiétude des autres langages. Ce qui ferait la différence essentielle du langage cinématographique d’avec les autres  langages vient de ce qu’à leur encontre il ne cherche pas à opérer un transfert analytique du monde afin d’en expurger l’effervescente diversité pour  atteindre ce qui en serait l’ordre régisseur. Bien au contraire, il propose la captation de ses données multiples, dans toutes leurs dimensions possibles mêmes celles qui échapperaient à l’ordre concret de l’histoire. Il peut en effet suggérer l’éclatement de la continuité apparente du temps ainsi que des diffractions narratives traversant sans difficulté les frontières du possible reconnu « dans les faits » et de l’imaginaire. Une définition en ce sens semblerait, à l’encontre de ce que je prétends, lui reconnaître une spécificité générique, il y aurait finalement ce cinéma en général dont on pourrait parler comme tel. A vrai dire il s’agit seulement d’une disposition stratégique provisoire qui a fait du cinéma ce que j’évoquais tout à l’heure comme un signe avant-coureur de la mondialisation des communications et donc un instrument plus susceptible que d’autres d’explorer et de reproduire un large spectre des transformations en cours, notamment dans le domaine des perceptions et des conceptions de l’espace. Cette capacité ne lui est propre que pour un temps donné car elle « donne à  voir » aux autres langages de la connaissance une reconsidération des conceptions organiques du monde dont il vont – peut-être -à leur tour s’emparer. Le travail de ce cinéma, constamment à l’œuvre, constamment inventé par ceux qui le font et le voient, est d’aller au-delà du visible immédiat, au-delà de la reproduction virtuelle : sa mort n’est pas incertaine s’il devient prisonnier de ce qui existe déjà, s’il cesse donc de travailler la réalité. Sans doute pourrait-il être avant tout entreprise, mais en tant que tel il peut tout aussi bien se consacrer au maintien de l’ordre qu’à sa mise en question.

juillet-aout 2004 - Rio de Janeiro.

Bibliographie citée

- Bernardet, Jean-Claude, Cineastas e Imagens do Povo, Sao Paulo, Companha das Lettras, 2003
- Darré, Yann, “Le cinéma, l’art contre le travail”, in Quand la Société fait son Cinéma, Paris, Mouvements, n°27/28, 2003
- Epstein, Jean Écrits sur le cinéma, Paris, Seghers, 1974.
- France, Claudine de (ed.), Pour une Anthropologie visuelle, Paris, Mouton, 1979.
- Piault, Marc Henri, Anthropologie et Cinéma. Passsage à l’image, passage par l’image, Paris, Nathan, 2000.
- Rancière, Jacques, La fable cinématographique, Paris, Seuil, 2001.
- Rouch, Jean et Edgar Morin (eds.), Chronique d’un Été , Paris, Domaine Cinéma 1, Inter-Spectacles, 1962.

Mots-clés

art, auteur, communication, entreprise, inachèvement, industrie, langage, mondialisation, production, profilmie, relativisme, représentation, rupture, travail…

Résumé

Dans un film datant de 1961, Jean Rouch et Edgar Morin rendent compte du désarroi commençant à apparaître dans la jeunesse et la classe ouvrière à propos de leur mode d’existence et en particulier de la rupture entre la vie et le travail. Cette réflexion prend aujourd’hui une dimension nouvelle qui permet de suggérer une dynamique cinématographique où les films, échappant à leurs propres auteurs seraient dans un permanent travail de formulation, de production et d’interprétation de la réalité.

In a film produced in 1961, JR and EM, are taking in account a confusion among youth and working class concerning their way of living and notably a feeling of rupture in between life and work. To day this way of thinking is having a new dimension suggesting a cinematografic dynamic through which films, escaping their own autors, could be in a permanent work formulating, producing and interpreting reality.

Une création ACweb Accédez au site de Macromedia pour télécharger Flashplayer
© Comité du film Ethnographique 2001-2006
Ressources pour webmaster et graphistes