Timothy Asch
Photographe et anthropologue, Timothy Asch (Southampton, New York, 1932 – Los Angeles 1994) est à l’origine, aux États-Unis, de la diffusion du film ethnographique comme support d’étude pour l’anthropologie en milieu universitaire, mais aussi comme genre cinématographique à part entière. Des premières œuvres consacrées aux Indiens Yanomami du Venezuela à la série sur Bali, ses films n’ont eu de cesse de soulever des questions fondamentales relatives à la discipline, notamment quant à la subjectivité du regard, le rôle du spectateur et l’influence de l’observation sur l’observé. Plus de trente titres font de lui, à l’exemple de Jean Rouch et de John Marshall, une figure essentielle du cinéma anthropologique.
Timothy Asch commence sa carrière dans ce domaine en 1959, en tant qu’assistant monteur de John Marshall au Harvard Peabody Museum. Durant les quatre années suivantes, il participe au montage d’une série de courts-métrages sur les Bochimans de la Namibie. Auparavant, il avait suivi une formation auprès des célèbres photographes Ansel Adams, Edward Weston et Minor White, de même que l’enseignement de l’anthropologue Margaret Mead, à l’université de Columbia. Influencé par les œuvres de Robert Flaherty et de Basil Wright, il s’est toujours efforcé de rendre accessible aux étudiants l’incroyable richesse de contenu des documentaires anthropologiques.
En général, les courts-métrages à thème suivent un fait dans la continuité de son déroulement. Asch et Marshall ont appelé ce système « tournage séquentiel ». Commentaires parlés et sous-titres étayent l’explication des films en classe. Pour Asch, le documentaire ethnographique n’est plus une unité qui cherche la globalité de l’événement mais un projet qui aborde différents aspects du fait.
Toujours avec John Marshall, en 1968, Tim Asch fonde le Documentary Educational Resources (DER), structure destinée à la production et à la distribution des films ethnographiques et documentaires.
Entre 1968 et 1971, il fait équipe avec l’anthropologue comportementaliste Napoleon Chagnon. Ils tourneront plusieurs films sur la vie quotidienne et les cérémonies des Indiens Yanomami en utilisant le tournage séquentiel, avec l’intention déclarée de montrer comment faire un film ethnographique. Arrivé dans le bourg principal des Shamatari, Chagnon est le premier étranger à entrer en contact avec eux. L'effet du tournage sur les Yanomami, soumis pour la première fois à l’œil de la caméra, est donc un aspect fondamental à prendre en considération.
The Ax Fight, sans doute le film le plus connu de cette série, rend compte d’un combat à la hache qui met un terme à une longue lutte de pouvoir pour le commandement d’un lignage. Il est divisé en trois parties. La première consiste à la version non montée, commentée sur le vif par les réalisateurs, du combat d’une durée de seize minutes (réduites à onze), présenté presque en temps réel. La deuxième constitue une analyse des séquences précédentes, en mettant l’accent sur les relations complexes entre les participants. La troisième est une version montée au cours de laquelle Asch explique comment la mise en perspective cinématographique autre que personnelle et culturelle conduit à l'éclaircissement des faits.
Dans The Feast, Asch et Chagnon seront guidés par les théories de l’Essai sur le don de Marcel Mauss. Le film traite du sens d’un repas collectif yanomami du point de vue des transactions économiques et de la réciprocité. L’intention pédagogique y est manifeste. Destiné à être utilisé en classe, il doit respecter autant que possible la neutralité du regard : les positions et rôles des membres de la société yanomami doivent être lisibles hors les interprétations du réalisateur. Le spectateur pourra donc considérer le film sans la marque des procédures ordinaires de médiation et de distanciation. C’est une manière de mettre l’observateur face à une réalité relativement détachée de l’empreinte du réalisateur et de son point de vue culturel. Asch a ainsi démontré l’influence des modèles intellectuels sur la perception visuelle.
Si l’importance du regard du cinéaste constitue la problématique centrale de la série consacrée aux Yanomami, c’est l’influence de l’observation sur les personnes filmées qui devient fondamentale dans la série consacrée à Jero Tapakan. Réalisée entre 1978 et 1980, celle-ci relate l’expérience quotidienne d’une médium balinaise, masseuse et guérisseuse, tout en offrant un aperçu de la médecine traditionnelle pratiquée. Assisté de sa femme, Patsy, chargée de la prise de son, et de l’anthropologue Linda Connor, Asch se distanciera de plus en plus de l’idée de neutralité du regard et insistera sur la contextualisation afin « qu’aucun comportement montré puisse paraître aberrant ou simplement exotique » (Marc H. Piault). Ce n’est pas uniquement la façon de filmer l’Autre qui est ici interrogée, mais la notion même de l’Autre. Asch veut aller au-delà de la gestuelle des gens pour comprendre leur vision du monde. Il ira jusqu’à soumettre les séquences tournées aux acteurs eux-mêmes. Dans ce cas, le dispositif cinématographique est mis en place de façon à ce que le rôle prépondérant du regard soit rendu explicite et que l’intériorité de l’acteur regardant puisse s’exprimer : c’est comme si celui-ci se voyait contraint de prendre conscience de sa place et de s’interroger sur l’importance de la mise en perspective dans l’interprétation.
Deux films, Jero Tapakan: A Balinese Trance Seance et Jero on Jero: A Trance Seance Observed, illustrent bien ce procédé cinématographique. Dans le premier, Jero entre en contact avec des esprits à travers la transe de ses clients puis explique l’apparente ambiguïté des messages reçus. La sorcellerie est utilisée ici dans un but thérapeutique pour découvrir les causes du décès du fils d’un couple. Dans le second, Jero se retrouve à visionner la séance de transe. Se voyant pour la première fois à l’écran, elle réagit avec spontanéité et humilité. Jero on Jero donne lieu à ce que Marc H. Piault appelle une « conversation anthropologique », où s’établit une décentration du savoir.
D’ailleurs, dans The Medium is the Masseuse: A Balinese Massage, titre ironique qui se réfère, non sans intention polémique, à l’œuvre du sociologue Marshall McLuhan, Jero est filmée pendant la pratique des massages. Interrogée par Linda Connor, elle explique son point de vue sur les différences entre les médecines occidentale et orientale. Encore une fois, l’Autre a le droit d’exposer son point de vue particulier. Le spectateur a ainsi la possibilité d’adhérer à l’opinion des personnes filmées.
« Timothy Asch, parti d’un enregistrement strict de l’image et du son comme documentation, engage ensuite un rapport sur le terrain où l’autre parle pour une caméra orientée par une intention, par un projet spécifique et, enfin, dispose une caméra suivant l’intention explicite de l’autre. Cette intention engage l’observateur à quitter la neutralité de sa place, le fait déboucher sur le terrain commun de la conversation, celui d’un certain pragmatisme de confrontation des points de vue. » (Marc H. Piault)
Dans les films de Tim Asch, « les conventions du réalisme documentaire ou ethnographique et la certitude scientifique des explications anthropologiques sont remises en question » (Jay Ruby). Les films de Asch constituent soit des outils anthropologiques, des supports à utiliser comme preuves dans l’explication, soit une manière de s’interroger sur le statut du regard du cinéaste et anthropologue. En définitive, ce qui est mis en cause dans l’œuvre de Tim Asch, c’est le statut du réel.

Matteo Treleani

Filmographie

Dodoth Morning (1963) – coréalisé avec Elizabeth Marshall Thomas
Films coréalisé avec Napoleon Chagnon
The Feast (1969)
Yanomamo: A Multidisciplinary Study (1971)
Ocamo Is My Town (1974)
Arrow Game (1974)
Weeding the Garden (1974)
A Father Washes His Children (1974)
Firewood (1974)
A Man and His Wife Weave a Hammock (1974)
Children's Magical Death (1974)
Magical Death (1974)
Climbing the Peach Palm (1974)
New Tribes Mission (1974)
Yanomamo, a one-hour special for Japanese television (1974)
The Ax Fight (1975)
A Man Called "Bee": Studying the Yanomamo (1975)
Moonblood (1975)
Tapir Distribution (1975)
Tug Of War (1975)
Bride Service (1975)
The Yanomamo Myth of Naro as Told By Kaobawa (1975)
The Yanomamo Myth of Naro as Told By Dedeheiwa (1975)
Jaguar: A Yanomamo Twin-Cycle Myth (1976)
The Sons of Haji Omar (1978)
Films coréalisés avec Linda Connor et Patsy Asch
A Balinese Trance Seance (1979)
Jero on Jero: A Balinese Trance Seance Observed (1980)
Jero Tapakan: Stories From the Life of a Balinese Healer (1983)
The Medium is the Masseuse: A Balinese Massage (1983)
Releasing the Spirits (1990)
Films coréalisés avec James Fox et Patsy Asch
The Water of Words: A Cultural Ecology of a Small Island in Eastern Indonesia (1983)
Spear and Sword (1988)
A Celebration of Origins (1992) – coréalisé avec E. Douglas Lewis et Patsy Asch
Hommage à Timothy Asch, un cinéaste du rite et de la vie quotidienne
Timothy Asch (1932-1994) appartient à cette génération de cinéastes anthropologues dont une partie de l'œuvre se caractérise par la réalisation de séries cinématographiques, à l'instar de Colin Young, John Marshall et Jean Rouch.
Entre 1968 et 1975, il réalise un ensemble de vingt-deux films chez les Yanomami du Venezuela. Si The Feast (1968), son film le plus connu, relate un renouvellement d'alliance entre deux groupes yanomami et se veut un hommage à l'Essai sur le don, texte fondateur de Marcel Mauss, nombre de ses autres films concernent le domaine souvent peu abordé de la vie quotidienne.
De 1978 à 1992, il entame un second cycle tourné en Indonésie et centré sur la personnalité de Jero Tapakan, femme médium balinaise. 
On peut au moins souligner deux aspects dans la démarche de Timothy Asch. D'une part, la mise en œuvre d'un travail filmique en collaboration avec des anthropologues spécialistes du terrain où il filme : il accompagne Napoleon Chagnon chez les Yanomami et E. Douglas Lewis, Patsy Asch et Linda Connor en Indonésie. D'autre part, la ferme conviction que les films documentaires sont des moyens indispensables à l'enseignement de l'anthropologie, thème sur lequel il écrit de nombreux articles, et, au-delà, des moyens d'appréhension, de compréhension, et des supports d'interrogation pour dissiper cette “énigme” que constitue souvent pour nous l'existence des autres cultures. Extrêmement sensible aux complexes manifestations humaines de la présence de ceux dont il témoigne de l'existence, il est un des grands cinéastes du film ethnographique.          
En 1968, Timothy Asch est avec John Marshall le cofondateur du Documentary Educational Resources (DER), organisme destiné à la production et à la distribution des films ethnographiques et documentaires.
Philippe Lourdou
Université Paris-X–Nanterre
Comité du Film Ethnographique
SAMEDI 18 MARS de 10h à 13h
A Father Washes his Children (Venezuela, 1974) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 15' – Version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Dedeheiwa, chaman et chef de son village, emmène à la rivière neuf de ses enfants et petits-enfants pour les laver. .
Dedeheiwa, a shaman and headman in his village, takes nine of his children and grandchildren to the river where he washes them.
Arrows (Venezuela, 1974), – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 10' – Version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Un groupe d'enfants prend part à un combat de flèches dans la clairière du village. Ils lancent des flèches épointées et apprennent à esquiver les coups.
A group of boys engages in an arrow fight in the village clearing. They shoot blunt arrows, practicing their aim and learning to dodge the shots.
Firewood (Venezuela, 1974) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 10' – Version originale anglais ­- Contact : DER ; docued@der.ord
Une femme coupe un tronc d'arbre pour préparer un feu suffisant pour durer une journée.
A woman chops a large log for firewood one evening, enough to last one day.
Weeding the Garden (Venezuela, 1974) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 14' – Version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Dedeheiwa, le chaman, désherbe et nettoie son champ de manioc.
Dedeheiwa the shaman weeds his manioc garden and clears the leaves around his plantains.
Climbing the Paech Palm Tree (Venezuela, 1974) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 9' – Version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Un jeune homme grimpe le long du tronc d'un palmier pour aller y cueillir des fruits.
A young man is climbing the spiny trunk of the peach palm tree to collect fruits.
Tug-of-War, Yanomamo (Venezuela, 1975) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 9' – Version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Durant la saison des pluies, des enfants jouent en luttant sous la pluie.
During the rainy season children of the village play a game of tug-of-war.
The Ax fight (Venezuela, 1975) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 30' – Version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Un combat entre villageois soulève la question de savoir comment les anthropologues et les cinéastes traduisent leur expérience d'un apparent chaos en mots compréhensibles et en images cohérentes, tout en préservant l'intégrité de l'évènement.
A fight between villagers raises questions about how anthropologists and filmmakers translate their experience of an apparent chaos into meaningful words and coherent, moving images while maintaining the integrity of the event.
Tapir Distribution (Venezuela, 1975) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 15' – Version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Le conflit montré dans The Ax fight a perturbé la stabilité politique du village. Quelques jours après le combat, Moawa, le chef le plus important dans le village, a tué un tapir et l'offre à ses beaux-frères qui représentent un bloc politique important dans le village. Le don de l'animal servira à renforcer avec eux l'alliance maintenant ébranlée.
The conflict shown in The Ax Fight disrupted the village political stability. Several days after the fight, Moawa, the most prominent headman in the village, killed a tapir and presented it to his brothers-in-law who comprise an important political bloc in the village. The gift of the animal served to reinforce his now shaken alliance with them.
The Feast (Venezuela, 1970) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéo, couleur, 29' – Version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Les fêtes yanomami sont des évènements à la fois cérémoniels, sociaux, économiques et politiques.
Yanomamo feasts are ceremonial, social, economic, and political events.
SAMEDI 18 MARS de 14h30 à 18h30
Magical Death (Venezuela, 1973) – Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) – Vidéi, couleur, 29’ – version originale anglais – Contact : DER ; docued@der.org
Le chaman dedeheiwa reçoit des chefs d’un autre village qui, après vingt années d’hostilités, veulent établir une alliance et les inviter à une fête.
Ddeheiwa was visited by leader of another village who after twenty years of hostilities, wished to establish an alliance and invite them to a feast.
Children's Magical Death (Venezuela, 1974)  - Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) -Vidéo, couleur, 7' - version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Faisant semblant d'être des chamans, un groupe de jeunes garçons imitent leurs pères, se soufflant des cendres dans les narines et en adressant des chants aux esprits hekura.
Pretending to be shamans, a group of young boys imitates their fathers, blowing ashes into each other's noses and chanting to the hekura spirits.
Moonblood (Venezuela, 1976) - Timothy Asch et Napoleon Chagnon (USA) - Vidéo, couleur, 14' - version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Dans ce mythe, dit par le chaman Dedeheiwa, les Yanomami relatent la création des êtres humains et expliquent les raisons de leur férocité.
In this myth, told by the shaman Dedeheiwa, the Yanomamo account for the creation of human beings and for their ferocity.
A Balinese Trance Seance (Indonésie, 1979) - Linda Connor, Patsy Asch et Timothy Asch (USA) - Vidéo, couleur, 47' - version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Jero Tapakan, medium dans un petit village du centre de Bali, est en consultation avec un groupe de clients.
Jero Tapakan, a spirit medium in a small, central Balinese village, consults with a group of clients.
The Medium is the Masseuse : A Balinese Massage (Indonésie, 1982) - Linda Connor, Patsy Asch et Timothy Asch (USA) - Vidéo, couleur, 30' - version originale anglais - Contact : DER ; docued@der.ord
Contrairement à de nombreux medium, Jero Tapakan pratique le massage tous les trois jours, lorsqu'il n'est pas propice d'entrer en possession.
Unlike many spirit mediums, Jero Tapakan practices as a masseuse once every three days, when possession is not auspicious.
A Celebration of Origins (Indonésie, 1992) – E. Douglas Lewis, Patsy Asch et Timothy Asch (USA) - Vidéo, couleur, 45' - version originale anglais - Contact :  DER ; docued@der.ord
Ce film dépeint la célébration en 1980 de rituels qui n'ont pas été exécutés depuis 1960 dans la région de Tana 'Ai de Flores (Indonésie).
Filmed in 1980, in Tana’Ai, region of Flores, depicts the first celebration of rituals since 1960.
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